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Petit conte pour la nuit... délire d'un math-un de juillet et d'un soir d'août 2009
Euclide n’est pas un petit-garçon-comme-les-autres. D’abord, il s’appelle Euclide. Il aurait bien voulu s’appeler Kevin, ou Dylan, ou James, ou encore Nicolas, enfin… un prénom comme en portent les presque quatre-vingt-dix-neuf pour cent de sa classe, mais non, ses parents ont décidé de le prénommer Euclide, en hommage à je-ne-sais-quel-grand-mathématicien-de-je-ne-sais-quel-pays-et-quelle-époque. Il faut dire que son père et sa mère sont profs de maths, ça n’aide pas. Ensuite, puisqu’il est question de son père et de sa mère, il faut savoir que monsieur Raph, son père, rencontra mademoiselle Lure, sa mère, dans un collège de province et que depuis cette rencontre-inoubliable-merveilleuse-électromagnétique-et-j’en-passe-et-des-meilleures ils ne se sont plus quittés, décidant non seulement de se marier mais aussi d’associer leurs deux noms conjointement comme cela se fait de plus en plus souvent. Ce qui fait qu’Euclide, lorsqu’il écrit son nom en inscrivant juste l’initiale de son prénom suivi de son patronyme doit noter : E. Raph-Lure. Ce qui, forcément, ne lui plait pas et fait rire plus d’un de ses camarades.
Euclide est donc un petit garçon à problème. Normal quand on a des parents profs de maths, on ne peut que rencontrer des problèmes. Fort heureusement, ils sont là aussi pour l’aider à comprendre des mécanismes pour les solutionner. Mais pour le moment, le problème d’Euclide est bien réel (bien qu’entier et non relatif) et semble être sans solution.
Euclide décide donc un beau jour – ou plutôt une belle nuit - de s’en aller, de mettre la clef sous la porte ; il décide de partir à la recherche d’une nouvelle identité, non remarquable celle-là, car il aimerait ne plus être la risée des autres enfants de la classe.
Euclide rédige un petit mot à l’intention de ses parents, leur expliquant qu’il reviendra lorsqu’il aura trouvé ce qu’il cherche, qu’ils ne s’inquiètent pas et surtout qu’ils ne l’attendent pas pour le petit-déjeuner – il ne sait pas pour combien de temps il en a – puis il sort de sa chambre sur la pointe des pieds, glisse le mot sur la table de la cuisine familiale et s’en va.
Dehors – Euclide n’avait pas prévu cela et pour tout dire il n’a rien pré-vu du tout – il fait nuit noire. Il n’y a strictement personne dans la rue dans laquelle il se trouve maintenant et Euclide commence à frissonner de froid et de peur, et aussi à se demander s’il a eu bien raison de s’en aller comme cela, sur un coup de tête et sans rien emporter avec lui si ce n’est un compas, une règle, une gomme et un crayon de papier. Ne lui demandez pas pourquoi. Un réflexe, comme cela. Quand on a des parents profs de maths, on peut avoir reçu certains conditionnements sans s’en apercevoir.
Euclide réfléchit encore quelques minutes, prêt à faire demi-tour, puis, en pensée, il revoit les enfants de sa classe rire de leurs gros rires tonitruants et moqueurs lorsque le maître d’école, en début d’année, demande aux enfants de se présenter et qu’il doit annoncer son prénom et même le répéter une deuxième ou troisième fois car à chaque début d’année, c’est la même chose, on dirait que le maître ou la maîtresse est devenu sourd : Comment ? Peux-tu répéter ? Quel prénom as-tu dit ? puis les remarques qui suivent immanquablement derrière : Ah, ce n’est pas commun comme prénom… , quand ce n’est pas : E. Raph-Lure… [soupir], ils ont fait exprès tes parents ?
Décidément non. Il ne veut plus vivre ce genre de moment. Il va aller se renseigner pour savoir si en gardant les mêmes parents il peut changer d’identité, choisir quelque chose qui collerait plus à sa personnalité que ce prénom qui fait de lui l’interface ou la projection de ses parents sur le monde et la risée de ses camarades.
Chemin faisant, petit-Euclide rencontre un gros rat noir, de la plus belle espèce. « Que cherches-tu petit, à l’heure où tu devrais être dans ton lit ? ».
"Je cherche un nom monsieur le Rat, je cherche un nom car celui que j’ai ne me convient pas."
"Je ne peux pas t’aider petit. Je vis dans les égouts, les détritus et les débarras. Je suis méprisé par les hommes, chassé à coup de balai et traqué par des pièges. Quand ce n’est pas pour me garder en vie et me faire participer à des expériences en laboratoires. Non, décidément, je ne peux pas t’aider. Ce n’est pas dans l’ombre et les déchets que tu trouveras le nom que tu aimerais tant trouver. Dirige-toi vers la lumière, là-bas peut-être tu trouveras."
Petit-Euclide baisse la tête de dépit, remercie le gros rat, et avance en direction de la lune qui éclaire la petite route sur laquelle il marche.
De sa hauteur qui lui donne le loisir de tout observer, la lune aperçoit petit-Euclide, qui lève les yeux vers le ciel. « Que cherches-tu petit, à l’heure où tu devrais être dans ton lit et faire des milliers de rêves, comme beaucoup d’autres enfants dans le monde ? »
"Je cherche un nom madame la Lune, je cherche un nom car celui que je porte ne me convient pas."
"Je ne peux pas t’aider petit. Je vis seule au milieu des étoiles, dans l’encre de la nuit, et je suis bien détachée des choses de la terre. Certains me voient comme un astre accessible, croyant que je peux influencer les hommes comme j’influence les marées. Mais ils se trompent. Je ne suis là que pour renvoyer la lumière du soleil et aussi pour empêcher la terre de redresser son axe, entraînant par là-même un énorme désastre écologique. J’ai ma place dans l’univers mais je n’ai aucun pouvoir par moi-même. Tu ne me vois que parce que j’intercepte la lumière de votre soleil. Dirige-toi vers elle, c’est elle qui pourra t’aider."
Petit-Euclide remercie la lune et soupire. Il fait nuit, et comment voir la lumière si elle ne se montre pas ? Euclide s’assied, au pied d’un arbre, et commence à tracer des cercles sur le sol à l’aide de son compas dont il vient de se souvenir qu’il l’a emporté avec lui. L’arbre est surpris. Que fait un petit garçon assis à son pied au milieu de la nuit, alors qu’il devrait être au lit ? Il pose la question au garçonnet.
"Je cherche un nom monsieur l’Arbre, je cherche un nom car celui que je porte ne me convient pas."
"Je ne peux pas t’aider petit. J’ai moi-même un nom, mais les hommes me l’ont donné et ils ne m’ont pas demandé mon avis. Pourtant je fais avec, et cela ne change rien à ma nature profonde. Mes fruits sont ceux de cette nature qui est la mienne, et qu’importe que l’on m’ait nommé noyer, marronnier, amandier, tulipier, platane ou baobab. Je fais avec petit, et je produis mes fruits lorsque la saison est venue, donnant naissance à d’autres pousses, puisant mes forces dans les entrailles de la terre et me nourrissant de lumière grâce à ces capteurs que sont mes feuilles. Je ne peux pas t’aider à trouver un nom mais je peux t’aider à t’approcher de la lumière. Grimpe sur ma cime et dès les premières lueurs de l’aube, ouvre grand tes yeux et regarde. Tu verras un spectacle sans précédent, un miracle qui se reproduit chaque matin depuis l’aube de l’humanité mais que tant d’hommes malheureusement ont oublié et ne savent plus apprécier. Ouvre tes yeux et regarde. Laisse-toi remplir de cette merveille et là peut-être tu auras la réponse que tu cherches."
Petit-Euclide range son compas, devenu inutile, grimpe dans le feuillage de l’arbre et monte jusqu’au plus haut de la cime où il commence à s’endormir.
En dormant, Euclide voit des paysages défiler sous ses yeux, des paysages magnifiques et tout en couleurs qu’il ne connaît pas. Il voit des images merveilleuses, empreintes de douceur et de majesté. Il voit un aigle gigantesque qui s’approche de lui et le fait monter sur son dos. L’aigle lui fait parcourir le tour de la planète que l’on nomme planète-bleue. L’enfant ne se lasse pas de remplir ses yeux et son cœur des émotions qui le submergent. Il remplit ses yeux de paysages tous plus magnifiques les uns que les autres. Il voit des animaux courir dans la savane, il voit une ourse blanche prendre soin de ses petits sur la banquise, il voit des milliers d’oiseaux traverser des espaces de ciel immenses, il voit des hommes blancs, des hommes noirs, des hommes jaunes, certains semblant s’aimer, d’autres s’entre-tuer. Il voit des gens s’aider, d’autres se détester. Il voit des enfants jouer, d’autres que l’on a armés. Il voit des enfants naître et d’autres disparaître. Partout la vie lui montre une multitude de facettes, toutes différentes les unes des autres, et puis enfin, il La voit, il voit la Lumière. Cette lumière si belle et si forte qu’on ne peut la regarder sans avoir à baisser les yeux. Et il se sent transporté, transporté d’une telle joie que nul mot ne saurait la décrire. Alors il demande, enfin il demande, juste en quatre mots, spontanés, non calculés : « Quel est mon nom ? » Alors la Lumière se transforme en son et en verbe et il peut entendre une voix d’une douceur à nulle autre pareille, si empreinte d’amour et de douceur que même la voix douce et aimante de sa maman ne peut lui procurer une telle joie. « Ton nom, petit ? Tu demandes quel est ton nom ? Il est celui du chemin que tu prendras pour ta vie. Dans la vie tu as le choix. Soit tu prends le nom et le chemin que tes parents ont choisi pour toi, et tu le suis sans discuter, prolongeant ainsi à travers toi le rêve de ce qu’ils n’ont pas pu et le plus souvent pas osé réaliser ou obtenir ; soit tu écoutes au fond de toi et tu entends le nom qui fait vibrer ton âme lorsqu’il est prononcé. Ce nom tu l’entendras, un jour, au fond de toi, et ce jour tu sauras et jamais ne l’oublieras. Tu es encore petit mais tu te poses déjà de bonnes questions. Un jour tu le sauras, et jamais ne l’oublieras. Et ce jour-là rien ni personne, ni aucune force, ne pourra te dissuader de le porter. Ce pourra être Pierre, ou Simon, ou Abel ou Diego, ou tu garderas le même. Qu’importe. Parce que ce jour-là, tu ne seras plus soucieux des moqueries des autres, tu regarderas le monde depuis ton centre à toi et tu pourras délivrer tous les trésors d’amour et de créativité qui se trouvent au fond de toi, avec lesquels tu es venu le jour de ta naissance. Tu n’es pas né pour rien. Tu as ta place, et c’est à toi de la trouver. Toi seul peux faire le chemin jusqu’à toi. Je ne suis là que pour l’éclairer, et te guider dans la nuit lorsque tu te sens perdu et que tu crois avoir perdu tes repères. Retourne chez toi petit. Tu as encore à grandir, à apprendre, et surtout tu dois oublier maintenant ce que je viens de dire. Tu oublieras en surface, mais jamais n’oublieras au plus profond de toi. Tu auras l’impression vague d’un moment de brouillard, d’un moment de flou, comme lorsque l’on se réveille après un rêve que l’on vient de faire et dont on ne peut se souvenir des détails, mais qui laisse au fond de soi un espace tel qu’il permet de grandir et de se régénérer, un espace de paix où l’on peut venir à tout moment se ressourcer. Retourne chez toi maintenant, car tes parents vont bientôt se réveiller et il ne faudrait pas qu’ils te voient absent au moment du petit déjeuner. »
Petit-Euclide ouvre les yeux. Il se trouve toujours sur la plus haute branche du grand chêne centenaire dans lequel il a trouvé refuge et voit la lumière du jour rosir le ciel aux premières heures de ce math-un-là. Un matin pas comme les autres. Un matin où il sent une force en lui et une énergie qu’il n’a jamais ressentie auparavant. Il ne peut dire s’il a rêvé ou si ce qu’il vient de vivre a réellement existé. Mais cette sensation au creux de son ventre, cette sensation en lui et dans son cœur, il la ressent et elle est bien réelle.
Il bondit en bas de l’arbre, parcourt en tout hâte les quelques centaines de mètres qui le séparent de la maison de ses parents, entre sans faire de bruit, se dirige vers la cuisine pour retirer le petit mot qu’il a laissé sur la table avant de partir et court se mettre sous sa couette dans son lit douillet. Quelques instants plus tard, madame Raph-Lure, sa mère, entre dans sa chambre pour s’assurer que son fils dort à poings fermés. Elle a rêvé que son fils était parti et s’est réveillée en sursaut. C’est rassurée qu’elle referme la porte de la chambre de son petit Euclide.
Marie K.
Délire d’un math-un de juillet, achevé le 22 août 2009 au soir.

